🌟 Début mars, nous commençons l’étude de l’Aitareya upaniṣad, un texte védique qui illumine notre nature et celle du monde à travers un mythe de la création de l’univers.
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Oṃ !
Dans le chapitre 6 de la Bhagavad-gītā, Śrī Kṛṣṇa décrit la pratique de la méditation de manière méthodique.
Il insiste tout d’abord sur l’équanimité, à la fois chemin et aboutissement de la connaissance du Soi, et cruciale aussi bien dans l’exercice du karma yoga que pour la pratique de la méditation, avant d’entrer dans le vif du sujet avec le verset 10 :
योगी युञ्जीत सततमात्मानं रहसि स्थितः ।
एकाकी यतचित्तात्मा निराशीरपरिग्रहः ॥ ६-१०॥yogī yuñjīta satatam-ātmānaṃ rahasi sthitaḥ
ekākī yatacittātmā nirāśīr-aparigrahaḥ (6.10)« Que le·a méditant·e garde son esprit toujours constant, seul·e en un lieu isolé, contrôlant son corps et son mental, sans attente ni convoitise. »
Ces injonctions visent à nous aider à surmonter l’un des principaux obstacles à la méditation : la tendance du mental à fuir l’instant présent.
Śrī Kṛṣṇa nous invite ici, pour favoriser la concentration avec régularité et discipline, à chercher la solitude, à de se défaire de nos attentes vis-à-vis de l’avenir et à abandonner nos projets d’acquisition et possession – aussi bien des châteaux en Espagne que de la prosaïque liste de courses.

Śrī Śaṅkarācārya quant à lui ne manque pas cette occasion de préciser que ce verset décrit le renoncement au monde, le संन्यास, saṃnyāsa, indispensable pour parvenir à la réalisation et l’établissement dans la connaissance du Soi. Heureusement pour nous, qui vivons dans une société difficilement compatible avec cette ambition, Śrī Kṛṣṇa transmet cet enseignement méthodique de la méditation à Arjuna, qui est loin d’être moine.
L’indispensable renoncement est avant tout intérieur, une attitude de détachement de tous les instants et particulièrement au moment de méditer.
La suite de ces instructions a pour but de permettre à l’aspirant·e spirituel·le de pratiquer dans des conditions optimales. Ces versets portent donc sur des aspects pratiques de la préparation à la méditation :
शुचौ देशे प्रतिष्ठाप्य स्थिरमासनमात्मनः ।
नात्युच्छ्रितं नातिनीचं चैलाजिनकुशोत्तरम् ॥ ६-११॥śucau deśe pratiṣṭhāpya sthiram-āsanam-ātmanaḥ
nātyucchritaṃ nātinīcaṃ cailājina-kuśottaram (6.11)« Dans un lieu propre, il faut établir son propre siège stable, ni trop haut, ni trop bas, en posant une étoffe sur une peau d’animal, elle-même placée sur une paille auspicieuse (herbe de kuśa). »
Précisons que ce dispositif peut varier en fonction des climats et des matériaux disponibles – et que l’animal ne doit être ni élevé ni tué pour sa peau ; il s’agit d’aménager un espace consacré à la méditation, permettant une assise confortable et stable dans la durée, dans des conditions de confort optimales. Alors :
तत्रैकाग्रं मनः कृत्वा यतचित्तेन्द्रियक्रियः ।
उपविश्यासने युञ्ज्याद्योगमात्मविशुद्धये ॥ ६-१२॥tatraikāgraṃ manaḥ kṛtvā yata-cittendriya-kriyaḥ
upaviśyāsane yuñjyād-yogam-ātmaviśuddhaye (6.12)« Là, assis·e sur ce siège, ayant maîtrisé le mental et les sens puis concentré son esprit, qu’iel pratique le yoga (de la méditation) pour sa purification. »
S’il semble plutôt couler de source qu’il faille apaiser le mental et les sens puis se concentrer pour méditer, un mot de ce verset doit particulièrement retenir notre attention : cette pratique est आत्मविशुद्धये ātmaviśuddhaye – pour la purification de soi… Ce sujet à part entière sera approfondi dans une prochaine lettre.
L’objectif étant clair, le siège étant préparé, il s’agit désormais d’adopter la bonne posture :
समं कायशिरोग्रीवं धारयन्नचलं स्थिरः ।
सम्प्रेक्ष्य नासिकाग्रं स्वं दिशश्चानवलोकयन् ॥ ६-१३॥samaṃ kāya-śiro-grīvaṃ dhārayann-acalaṃ sthiraḥ
samprekṣya nāsikāgraṃ svaṃ diśaścānavalokayan (6.13)« Il faut tenir le corps, la tête et le cou dans un même alignement, immobile et stable, les yeux fixés sur le bout de son propre nez sans regarder ailleurs. »
C’est ici la description du/de la méditant·e tel·le qu’on se le·la représente ; dans la Kaivalyopaniṣad (que nous aurons l’occasion d’étudier prochainement), il sera même précisé que le dos doit être perpendiculaire au sol, et non parallèle…
Seule la position des yeux peut sembler faire débat, d’autant qu’au chapitre 5, Śrī Kṛṣṇa nous avait incité·e·s plutôt à fixer le regard entre les sourcils. Ici aussi, il est nécessaire de lire entre les lignes : le regard doit être fixe et de face de manière à n’entraîner aucune douleur oculaire, les paupières entrouvertes ou fermées, afin de favoriser l’introspection et prévenir les distractions.

Une fois que nous avons adopté la posture adéquate, la pratique se fait intérieure :
प्रशान्तात्मा विगतभीर्ब्रह्मचारिव्रते स्थितः ।
मनः संयम्य मच्चित्तो युक्त आसीत मत्परः ॥ ६-१४॥praśāntātmā vigatabhīr-brahmacārivrate sthitaḥ
manaḥ saṃyamya maccitto yukta āsīta matparaḥ (6.14)« Le mental apaisé, sans peur, ferme dans le vœu de chasteté, ayant contrôlé le mental et l’ayant concentré sur Moi, équilibré·e, qu’on reste assis avec Moi comme but suprême. »
Dans ce verset, Śrī Kṛṣṇa reprend des éléments du verset 10 : l’importance d’aborder la pratique de la méditation avec un esprit aussi libre que possible – libre du passé comme de l’avenir, de la rancœur et des regrets comme de l’anxiété et de l’appréhension, ainsi que de l’attirance pour les objets des sens et les expériences de ce monde. Cela implique un important travail de préparation en amont, à travers une hygiène de vie et des pratiques spirituelles propices à l’apaisement du mental et à l’intériorité.
À cette personne dûment préparée, Śrī Kṛṣṇa propose de fixer son esprit sur « Moi » – ici avec une majuscule, car Śrī Kṛṣṇa parle en tant qu’avatar du Divin, à la fois substrat de l’univers et connaissable en notre for intérieur en tant qu’existence, conscience, félicité absolue. C’est à la fois le Divin et le Soi qui est notre support de méditation et notre but.
Ainsi, ce « Moi » de Śrī Kṛṣṇa nous invite à conquérir corps et âme les étapes ultimes du cheminement yoguique :
tout d’abord en fixant notre esprit sur sa forme et ses attributs divins pour entrer en धारणा, dhāraṇā, concentration,
puis en contemplant sa nature au-delà de ses attributs, universelle et omniprésente, la reconnaissant comme la lumière qui illumine en nous l’expérience même du « je » en ध्यान, dhyāna, méditation,
pour s’absorber enfin en elle lorsque survient le समाधि, samādhi, l’absorption du mental dans son objet de contemplation, l’absolu immaculé et source de toutes choses.
L’aboutissement de cette pratique est aussi bien la réalisation du Divin que la réalisation du Soi – ce « Moi » de Śrī Kṛṣṇa ne connaissant aucune limite ni identification.
Pour y parvenir, le·a pratiquant·e aura préalablement étudié et compris les enseignements de l’advaïta védanta en profondeur et avec précision.
Le fruit en est évoqué au verset suivant… avec un conseil :
युञ्जन्नेवं सदात्मानं योगी नियतमानसः ।
शान्तिं निर्वाणपरमां मत्संस्थामधिगच्छति ॥ ६-१५॥yuñjann-evaṃ sadātmānaṃ yogī niyatamānasaḥ
śāntiṃ nirvāṇa-paramāṃ matsaṃsthām-adhigacchati (6.15)« Ainsi, concentrant toujours le mental, le·a yog·in·ī dont le mental est contrôlé atteint la paix culminant dans la libération, résidant en Moi. »
Toujours – encore et encore, avec discipline et régularité, nous devons nous absorber dans la lumière qui illumine chaque pensée, sans complaisance envers la tendance naturelle du mental à accorder davantage d’importance au contenu des pensées (le monde) qu’à leur source (la conscience pure). Alors, nous promet Śrī Kṛṣṇa, nous pouvons atteindre la paix à nulle autre pareille, la paix infaillible, la paix libre des contingences et incertitudes du monde – et, absorbé·e·s en ce « Moi », plus jamais nous ne serons séparé·e·s de Lui.
Une pratique régulière telle que celle-ci exige une attention de tous les instants, même loin du siège de méditation :
नात्यश्नतस्तु योगोऽस्ति न चैकान्तमनश्नतः ।
न चातिस्वप्नशीलस्य जाग्रतो नैव चार्जुन ॥ ६-१६॥nātyaśnatas-tu yogo’sti na caikāntam-anaśnataḥ
na cātisvapnaśīlasya jāgrato naiva cārjuna (6.16)« Le yoga n’existe pas pour celui ou celle qui mange trop, ni celui ou celle qui s’isole et jeûne, ni pour celui ou celle qui dort trop ou toujours veille, ô Arjuna. »
L’hygiène de vie la plus basique est indispensable pour permettre à notre esprit engoncé dans le matériel de s’élever jusqu’à la lumière – notons ici que toutes les traditions monastiques accordent une grande importance à la régulation du sommeil, de l’alimentation et de toute forme de consommation sensorielle, émotionnelle, intellectuelle… C’est nécessaire pour favoriser l’équilibre et la disponibilité intérieure.
Mais cet apaisement ne se limite pas au physiologique. En lisant entre les lignes, nous pouvons en effet discerner un avertissement important au sujet de la méditation védantique :
युक्ताहारविहारस्य युक्तचेष्टस्य कर्मसु ।
युक्तस्वप्नावबोधस्य योगो भवति दुःखहा ॥ ६-१७॥yuktāhāra-vihārasya yukta-ceṣṭasya karmasu
yukta-svapnāva-bodhasya yogo bhavati duḥkhahā (6.17)« Pour celui ou celle qui est modéré·e dans l’alimentation et l’exercice, ainsi que dans ses efforts, et qui ne dort ni ne veille trop, le yoga devient le destructeur de la souffrance. »
La méditation est fructueuse à condition que nous fassions preuve de modération dans notre rapport au monde et à notre propre corps, c’est-à-dire seulement si nous avons un équilibre psychologique satisfaisant.
समाध्यभ्यास, samādhy-abhyāsa, la pratique aboutissant à l’absorption du mental dans le Soi est très exigeante. Physiquement, bien sûr, car il faut pouvoir tenir immobile dans une même posture pendant de longues durées quotidiennement, idéalement au moins deux fois par jour. Mais aussi mentalement, tout d’abord à travers l’effort de concentration qui est considérable, puis parce que les expériences du passés et les inquiétudes liées à l’avenir resurgissent à notre conscience dès lors que nous arrêtons nos différents processus mentaux pour concentrer toutes nos facultés sur notre véritable nature, pour aller à la rencontre de notre véritable « je ».
Lorsque nous remontons à la source de la pensée, dans l’abandon à ce qui est, les systèmes de compensation profondément ancrés et les pensées refoulées ne sont plus alimentés. Cela se traduit par des perturbations émotionnelles dont font état toustes les méditant·e·s, plus ou moins importantes selon les personnes, et peut entraîner des comportements impulsifs. C’est paradoxal quand on pense à l’image dont jouit la méditation comme favorisant la maîtrise de soi…
Il est donc indispensable d’avoir préalablement purifié le mental par l’action désintéressée, la dévotion et l’introspection – l’idéal étant de pratiquer de longue date l’attitude consistant à offrir au Divin tous les phénomènes mentaux qui apparaissent. En effet, lorsque des tendances inconscientes sont révélées par la méditation, cette pratique d’offrande des états intérieurs permet de surmonter cet obstacle.
Précisons qu’il est possible d’atteindre un état de détachement vis-à-vis de nos expériences intérieures et de cultiver des relations saines avec soi-même et le monde, indépendamment de la présence de pathologies psychiatriques. L’équilibre intérieur est possible pour chacun·e, quels que soient les obstacles intérieurs ou extérieurs, si tant est qu’on fournisse un travail psychologique (seul·e ou accompagné·e) en parallèle de ses pratiques spirituelles.
Les pratiques spirituelles ne se substituent pas plus à l’hygiène de vie mentale que physique ! Au contraire, un certain niveau de stabilité est indispensable dans tous les aspects de notre vie pour que notre pratique de la méditation aboutisse pleinement. Alors, celle-ci nous offre le résultat le plus haut :
यदा विनियतं चित्तमात्मन्येवावतिष्ठते ।
निःस्पृहः सर्वकामेभ्यो युक्त इत्युच्यते तदा ॥ ६-१८॥yadā viniyataṃ cittam-ātmany-evāvatiṣṭhate
niḥspṛhaḥ sarvakāmebhyo yukta ityucyate tadā (6.18)« Celui ou celle qui n’aspire plus après aucun objet de désir, lorsque son mental maîtrisé repose dans le Soi seul, est dit·e accompli·e. »

À travers les versets que nous avons vus, nous avons reçu de Śrī Kṛṣṇa des instructions concrètes et précises pour commencer et continuer à méditer, ainsi que pour établir les habitudes de vie indispensables au succès de cette pratique.
Nous savons désormais combien cette pratique est exigeante et précieuse ; néanmoins, le mécanisme exact par lequel la pratique de la méditation permet d’atteindre la connaissance du Soi n’a pas encore été explicité... Que se passe-t-il exactement en méditation ? Cette pratique est-elle indispensable ? À quel stade de notre cheminement ? Pourquoi ?
Une prochaine lettre, dans laquelle nous reviendrons sur les versets 12, 14, 15 et 18, sera consacrée à ces questions.
Pour continuer à lire sur la Bhagavad-gītā…
Les lettres hebdomadaires sur la Bhagavad-gītā ayant été mises en pause en 2023-2024, les versets du chapitre 5 font l’objet, au fil des mois, de publications antidatées et accessibles uniquement sur lettres.bhugita.com (en cherchant bien) ou via un lien comme ci-dessous pour les versets 7 à 10 :
Prochains rendez-vous
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Au plaisir de se retrouver !
Chaleureusement,
Sophie